Tuesday, July 29, 2014

 

La plus schizophrénique de toutes les poésies que j'ai jamais lues

CARMELO ALIBERTI – DU SPASME EXISTENTIEL A LA QUETE DE REDEMPTION – PRESSES UNIVERSITAIRES BLAISE PASCAL – CLERMONT FERRAND – 2012

Petit recueil de poésies choisies d’un poète italien, de 1968 à 2008 traduites par Jean-Igor Ghidina. On notera cependant que le Copyright de ce volume est attribué à l’Université Blaise Pascal seule, ce qui est contraire à la loi française fondée sur le droit d’auteur et non sur le seul copyright de l’éditeur.

Mais cette poésie est surprenante dans l’évolution que ce choix de poèmes retrace. Ces poèmes sont le plus souvent fondés ou bâtis sur un couple « je »-« tu » qui n’est en rien explicité. Dans le premier poème, « Tranchée » de 1968, le « je » refuse d’écrire et est donc le poète mais le « tu » n’est pas identifié, et ce n’est que plus tard que l’on comprend que l’on doit prendre ce couple comme en fait la même et seule personne : le poète. Il contient la contradiction. Il est profondément schizophrène, quand il dit :

« trop de fois
J’ai revendiqué pour toi
Le paradis perdu.
Mais tu persistes encore
A dresser des potences
A extirper des âmes
A raboter des automates
Et tandis que tu supplicies
Parmi des mains tâtonnantes
Tu cherches entre des rivières de sang vierge
Une liberté polyvalente » (39)

Mais qui suis-je pour dire que « je » et « tu » sont la même personne ?


Dès le poème suivant, « Il est une terre » de 1969-1972, cela est évident quand il conclut :

« Du sous-sol de l’inexistence
Toi grâce à tes vers tu graves encore
Des négatifs dans la rotative de la vie
Et tu attends
L’explosion d’une nouvelle liberté. » (49)

C’est le poète qui écrit ici et s’adresse à lui-même, au poète, comme s’il était un autre. Il est donc les deux. Il est celui qui écrit « dans la pupille du téléviseur » où « la mitraillette brûle » (49) et celui qui au plus profond de son être souterrain écrit contre cette « pupille du téléviseur ». Et cette contradiction existentielle va s’amplifier de page an page. Des « mains qui fauchaient leurs frères malades de se sentir hégémoniques » (51) et en remontant dans le texte original (l’édition est bilingue) on comprend que ce sont les « mains » qui sont « malades », d’une maladie qui vient du fait qu’ils sont les plus forts et peuvent tuer leurs propres frères. Et « du pacte de Marx avec Dieu » (51) il passe à cet autre, qui n’est que lui-même,

« Te voici en train de nager dans les toxines de l’usine
De te coller à la chaîne de montage
De bénir la main de ton patron
Qui t’assure travail et pharmacie
Travaille travaille travaille » (53)


Et cette aliénation totalement intégrée en devient une « gymnastique cérébro-sexuelle » comme si les hormones du sexe étaient des conceptualisations mentales de première dimension scientifique. Et de la triade de « travaille », on passe à la triade « des morts et encore des morts et encore des morts » (57), et à la triade « tu es libre libre libre » (57) ce qui te laisse « vagabonder vagabonder vagabonder » (57). Et alors l’écrivant s’adresse au poète, en fait lui-même :

« Cher et doux poète
Alors que j’écris
Ce sont les années des assassins
Et des hyènes
Désormais la lumière de la pensée
Est éblouissement
La parole est hurlement menottée » (61)

Il ne vous reste plus qu’à penser que cette schizophrénie est causée de l’extérieur mais un extérieur intégré en discours réverbérant d’une réalité qui n’est peut-être que phantasme « pour toi pour moi pour un nouveau futur sur le frontispice de ta poésie » (63). Et Alors il est clair que « toi et moi sommes sur la broche de l’histoire » (63). Et il intègre cette broche de l’histoire en une nouvelle triade « j’ai trahi j’ai trahi j’ai trahi » (65) qui fait que la cause de la schizophrénie est bien du plus profond de l’âme qui a perdu son essence dans le « pacte de Marx avec Dieu », l’association du dénonciateur de l’opium du peuple avec l’opium du peuple.


On est alors déçu par les « poésies d’amour » de 1981-82 dédiée à sa femme car on retrouve dans son amour le même enfermement dans l’impuissance schizophrénique. « moi je meurs d’inanition dans l’attente Depuis des années je suis ton prisonnier » (69). Et cela mène à une véritable apocalypse mentale :

« Chaque jour avec toi
Ta voix suave
Frappe cette chambre
Où je confectionne de rauques mannequins
Enseveli dans le tunnel quotidien
 -- je te demande des nouvelles de l’amour
Tu me parles d’un univers sans fin
Je te demande si le cœur peut espérer
Que l’aube de demain
Verra se lever un jour sans temps » (81)


L’atemporalité de cet avenir n’est rien d’autre que l’éternité de Saint Augustin, que l’après-oméga de Dieu lui-même, que le communisme sans lutte de classes et donc sans histoire puisque sans moteur d’histoire qui ainsi donne un lendemain sans temps. Et on se demande alors ce qu’est l’amour dans ce « labyrinthe de ruines » (83) et la réponse est cinglante :

« tu es d’une douceur infinie
Avec moi qui m’enfonce dans les fondrières du mal
Et me consume sur le môle pour arriver
Dans le précipice des jours à tes mains
Qui étincellent dans la chambre muette
Parmi le bruissement furtif des minutes
Toujours plus belles toujours plus lointaines » (83)


Et la femme aimée n’est plus alors que l’autre fantasmagorique du poète :

« Je te crie de résister
A la vague qui avance pour t’engloutir
Su tu veux t’épanouir
Si tu veux être l’étoile de ton néant » (85)

Quelle bête d’apocalypse peut vouloir se rêver en étoile de sa propre nuit, de sa propre apocalypse ? Et tout se termine avec une triade diabolique :

« [je] ne sais comment t’expliquer
Ne sais comment t’invoquer
Ne sais comment t’aimer
Pour pouvoir te retenir et être mienne
Chère et douce poésie » (85)


La femme a disparu et est devenue la poésie. La schizophrénie est complète. Le poète n’a plus que « les pleurs du poète » pour se consoler en 1999-2002. Et le glas de l’enfermement schizophrénique sonne dès le début : « Je ne vois plus . . . Je ne vois plus . . . Je ne vois plus . . . je ne vois plus . . . je ne vois plus . . . je ne vois plus, je ne vois… » (87-89). Il a doublé la triade en six, le nombre de Salomon, l’étoile de David (plus autodestructeur que moi tu meurs), hésitant sans y réussir à atteindre la semaine sainte et la résurrection du septième jour, s’enfermant ainsi dans le tombeau, la pierre roulée à l’embouchure dont il ne peut pas s’échapper. Et la conclusion tombe : « Il n’est plus de héros prêt à se faire tuer.» De quoi manquons-nous, de héros ou bien de héros prêts à se faire tuer ? Serions-nous devenus le temps des héros lâches qui ne veulent pas mourir ? Et c’est exactement ce que « Ithaque » nous dit en 2008.

« . . . l’homme
Fils du dieu blanc ou noir,
Le dieu-homme des succombés et des sauvés
Dans l’étreinte d’amour de la terre. . . (99)
Le Christ au fond du cœur
Combla de larmes et de soupirs
De chaudes saisons et de froids hivers. . . (101)
Dans les fracas des torrents quotidiens
Pour un duel lyrique de voix seule. . . (107)
Le vie se réveille dans la torpeur de l’intime
Et une vie sans vie de plus en plus intensément
Est fouillée par de labiles paroles. . . (109)
Laisse aux poètes mercenaires
Les amours ancillaires sans règles. . . (111)
Il faut réécrire l’histoire
Tous ensemble sur les ondulations du futur. . . » (113)


On voit s’accumuler les oxymorons soulignés par mes soins. On voit alors comment peut surgir ce concept d’une histoire qui ne se bâtit pas sur le passé, qui ne se bâtit pas dans le présent, mais qui se bâtit à partir du futur. La schizophrénie triomphe et met le monde sens dessus dessous, la tête à l’envers, la tête dans le c…, comme on dit dans le Nord de la France. Mais l’ennui c’est qu’on ne sait pas s’il parle de l’histoire humaine ou simplement de l’histoire d’Ithaque, « île pérenne de toutes mes vies », et donc simplement un conte de fée pour adultes.

Il me semble cependant que la version originale en italien a une musique que le texte français perd, ou ne sait pas reconstruire.


Dr Jacques COULARDEAU



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